Archive for janvier, 2009

Des taupes, de Goya et du rêve.

Samedi, janvier 31st, 2009

Semaine 5

Samedi
J’ai poussé la porte de La Traverse  et me suis trouvé plongé dans ce que j’appelle la photo puritaine d’aujourd’hui. Des troupeaux d’humains urbains traversant dans des passages piétons. Encore une fois la vision documentaire sèche de la réalité. J’ai failli fuir tout de suite mais j’ai insisté. Il faut parfois insister. Plus loin il y avait de grands formats, délicatement éclairés et composés, d’enfants et d’adultes. Intimités mises en surfaces et stimulis de tendresses de protection. Plus loin encore il y avait un clin d’oeil à Richter (avec bougie) et, tout au fond, cette image d’Yveline Loiseur qui justifie « La vie parallèle », le titre de son exposition. Sur fond de papier peint hallucinatoire modèle modernité 1963, cette image pudique d’un habitat moderne de malheur. L’autre côté.

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Dimanche
Le plus célèbre squat d’artistes de Berlin, Tacheles (qui signifie parler clair en Yiddish ) est menacé de disparaitre. Installé dans un ancien grand magasin du Mitte district de Berlin Est tout de suite après la chute du mur, Tacheles fut un haut lieu de l’underground berlinois. Le bail à loyer symbolique qui liait les occupants aux propriétaires vient d’arriver à expiration et la construction d’un hôtel de luxe est en projet. Je me souviens, en 1993, des discussions passionnées entre les artistes de l’Ouest et de l’Est, des performances déjantées de belles jeunes femmes et des soirées technos où les machines à fumée nous faisaient nager dans un nuage qui montait jusqu’à nos genoux. C’était un lieu très vivant d’expérimentations et de fêtes où l’on avait la sensation de participer in vivo à la construction de l’Europe. En 15 ans tout à changé : le quartier qui était alors tout à fait délabré et assez désert est devenu aujourd’hui très chic et Tacheles un haut lieu touristique plein de marchands de pacotilles.

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 La cour de Tacheles en 1993

Lundi
Des avocats chinois viennent de lancer une action en justice pour faire bloquer la vente de deux pièces de la collection d’art d’Yves Saint Laurent et de Pierre Bergé qui doit avoir lieu en février chez Christie’s à Paris. Il s’agit de deux têtes d’animaux (lièvre et rat) en bronze, de 30 centimètres de haut qui ornaient la fontaine du Palais d’été du Yuanming Yuan. Lequel Palais d’été a été pillé par les troupes françaises et britanniques, durant la seconde guerre de l’opium, en 1860. Cinq des douze têtes qui ornaient la fontaine sont aujourd’hui au Poly Museum de Pékin.
La question de la restitution des biens culturels est délicate et demeure un vrai régal pour les juristes. Les occupations et les guerres (coloniales ou non) se sont toujours accompagnées de pillages. L’actualité, avec les mises à sac des musées irakiens et afghans, n’échappe pas à la règle. Depuis plus de trente ans l’Unesco tente de résoudre la quadrature du cercle autour des questions de mémoire et d’universalité. En gros les pays pillés (souvent du sud) réclament la restitution au nom de leur identité culturelle, de leur mémoire collective, et d’une compensation morale du passé. De leur côté les grands musées (souvent du nord) avancent les arguments de l’universalité de leurs missions et les questions des conditions de sécurité, de préservation et de diffusion des objets dans des pays pauvres où les musées n’ont pas les moyens de leurs fonctions.

Mardi
Comme disent les taupes qui ont atteint la sagesse : il faut toujours se méfier de ce que l’on peut voir. Le Musée du Prado vient de faire une déclaration fracassante, même si on l’attendait depuis plusieurs années : El Coloso de Goya n’est officiellement plus de Goya. Il semble que cette toile, très fameuse et emblématique de la guerre de libération contre l’occupation napoléonienne, soit d’Asensio Julià, un peintre de Valencia qui fut le premier assistant de l’atelier de Goya et dont l’oeuvre, très dispersée, est encore largement méconnue. Par contre il existe, au Museo Thyssen, un beau portrait d’Asensio Julià, peint par Goya.  Cette annonce de changement d’attribution est argumentée par un très important travail d’experts (depuis plus de dix ans) qui porte aussi bien sur l’histoire de cette peinture, sa présence dans les inventaires successifs de ses propriétaires, sa reconnaissance par la critique, que sur sa technique, sa composition et sa signature. Il reste donc à se pencher sur Asensio Julià.

Tous les astronomes le savent depuis longtemps : les grosses étoiles nous empêchent souvent de voir les petites.

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El Coloso. Asensio Julià (1760-1832)

Mercredi
Pour rester dans les étoiles : c’est le moment de se lever bien avant l’aube pour observer une petite comète, ressemblant à un astéroïde et portant le nom sexy de C/2007 N3 Lulin. Elle vient du nuage de Oort et se promène à la fin de la nuit entre le Scorpion et la Balance.

Jeudi
Le plus intéressant artistiquement des grandes manifs qui ont eu lieu aujourd’hui dans toute la France est cet autocollant « Rêve Générale » qui a été porté par 15000 personnes à Paris. Magnifique expression de désir d’autre chose et demande d’un ailleurs ici présent.

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Cet autocollant est issu de l’association Ne Pas Plier,  un collectif d’artistes, graphistes et chercheurs d’Ivry-sur-seine , réunis autour des questions de la ville et des liens présents ou absents. Leur phrase manifeste est claire : « Pour qu’aux signes de la misère ne s’ajoute pas la misère des signes ».

Vendredi
L’exposition de Francis De Hita à Territoires Partagés  est une joyeuse variation sur la déchirure sublimée. De beaux dessins démontrant toutes les façons de transformer les barrières Vauban et les mettant en charpie avec art. Un étrange objet de bois rouge divisé en deux, sorte de lutrin gémellé posé au sol pour consoler la misère du carrelage. Et une curieuse série de chapeaux déchirés fichés sur des piques en montants d’huisseries. Avec des réminiscences mêlées d’Isadora Duncan, de temps-morts révolutionnaires et de pénitents blancs. Qu’y-a-t-il de joyeux là-dedans ?  Sais pas. C’est un des mystères de l’art.

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