Le chat de Benistri n’est pas Papou
Dimanche, mars 22nd, 2009Semaine 12/ mars 2009
Samedi
La beauté se cache parfois dans des endroits insolites. Aujourd’hui elle est dans les visages de 6 milliards d’autres, le site de Yann Arthus-Bertrand qui est une très belle réussite humaine et plastique. L’exemple même des choses intelligentes du net. Un modèle aussi pour dépenser avec clairvoyance la montagne d’argent qui est tombée sur la tête de l’auteur après la publication de « La terre vue du ciel »
On voit ici 5000 visages du monde entier qui parlent d’enfance, de famille, d’amour, de rêves et de mort. Avec souvent la renversante beauté de l’intimité humaine tout autour de la planète. J’aime beaucoup, par exemple, le témoignage de Maremba qui vit en Papouasie-Nouvelle-Guinée et qui explique comment ses enfants sont devenus des voyous parce que les missionnaires lui ont dit que la culture traditionnelle était l’oeuvre du diable et qu’il ne devait pas la transmettre à ses enfants…
Dimanche Le feuilleton Warhol-Bergé-Saint Laurent vient d’atteindre son épilogue aujourd’hui. Résumé des épidodes précédents : le 11 mars visite des journalistes en avant-première au Grand Palais pour l’exposition « Le grand monde d’Andy Warhol » On y voit quatre portraits d’Yves Saint Laurent, propriété de la Fondation P.Bergé-Y.Saint Laurent, réalisés par Andy Warhol en 1974. Ils sont exposés avec d’autres figures de la mode : Hélène Rochas, Giorgio Armani, Sonia Rykel. Le 12 mars, vernissage officiel : les quatre portraits d’Yves Saint Laurent ne sont plus là, décrochés à la demande de Pierre Bergé. Le 14 mars dans un article publié dans Le Monde, Philippe Dagen raconte toute l’histoire. Pierre Bergé aurait demandé à Alain Cueff, historien, critique d’art et commissaire de l’exposition, de ne pas placer les portraits d’Yves Saint Laurent avec ceux des autres couturiers en disant « Il ne faut pas mélanger les torchons avec les serviettes » en ajoutant que leur place était dans la section artistes avec ceux de Joseph Beuys, de Man Ray, d’Hockney et de Liechtenstein. Refus d’Alain Cueff qui invoque la cohérence de son accrochage. Demande de décrochage de la part de Pierre Bergé. L’épilogue a eu lieu aujourd’hui, 15 mars, avec une lettre de Pierre Bergé publiée dans Le Monde où il soutient qu’il n’a jamais parlé de torchons et de serviettes et demande qui aura la mauvaise foi de soutenir qu’Yves Saint Laurent n’était pas un artiste à part entière. Il n’omet pas de rappeler qu’il vient de faire don d’un Goya au Louvre, d’un Burne-Jones à Orsay et qu’il vient d’aider « Dans une large mesure » le Centre Pompidou à acquérir une toile de Chirico. Concluant que tout ceci devrait le mettre « à l’abri de remarques acerbes et infondées ».
Il semble, en effet que le Chirico, vendu 9,8 millions d’euros et préempté par l’Etat, ait bénéficié d’un rabais du tiers de son prix, concédé par Pierre Bergé. Le prix de cette peinture représentant environ deux ans du budget d’acquisitions du Musée National d’art moderne, on comprend que les administrateurs ont été très heureux de la petite ristourne. On comprend aussi que tant d’argent donne, bien sûr, toute légitimité à Pierre Bergé pour décréter qui est artiste et qui est couturier.
Lundi
Il semble que l’artiste américain Richard Prince soit l’acheteur mystérieux, à 8,91 millions d’euros tout de même, de « Belle haleine- Eau de voilette » le ready-made de Marcel Duchamp, un flacon à parfum dans sa boîte en carton, signé Rrose Sélavy, le pseudo favori de l’artiste. Cette pièce unique de 1921, faisait partie de la vente Bergé-Saint Laurent. Les enchères avaient été acharnées entre deux mystérieux acheteurs et le public avait applaudi ce record atteint pour une oeuvre du grand Marcel.
Mardi Dans la galerie du Passage de l’Art, que l’on atteint en descendant un escalier en colimaçon dans la cour du lycée du Rempart à Marseille, je me souviens tout à coup du sourire du Chat du Chester de Lewis Carroll. Cette installation de la jeune artiste Dan Mu, faite de fils de laine, est un vrai dessin dans l’espace et une matérialisation de fantasme de chat.
Photo Laurence Lemaire
Je sens que les bidules fixés au plafond et qui gâchent assez bien cette installation, sont eux la matérialisation des sacro-saintes règles de sécurité, croisées de l’inévitable principe de précaution dont les cultures semblent particulièrement vivaces au sein de l’Education Nationale.
Mercredi Dans l’atelier de Gilles Benistri, jeune peintre qui semble habiter tout à fait son époque et pratique néanmoins l’huile et le chevalet. Il est bien possible qu’il use de la liberté de ces techniques anciennes parce qu’il n’a pas étudié aux Beaux Arts. Sa peinture est pleine de figures d’un trouble particulier, entre l’inquiétude et l’ironie, avec une puissance qui se méfie de la séduction. Nous parlons de la question du fond pictural qui semble lui poser problème et nous jouons des multiples sens du mot.
Ses dessins ont une vraie force de présence. Ils sont dans un coin et il a un peu de réticence à me les montrer. Comme s’il se méfiait de ses propres réussites. Il est visiblement un héritier d’Ensor et, ensuite, des expressionnistes. Peut être les trois années vécues à New York à la fin des années 90 ont-elles ouvert à ce marseillais des filiations avec les anglo-saxons, on sent Freud et Bacon chez lui. Il me parle de Guston et du courage qu’il a eu de quitter l’abstraction où il occupait une place enviable. Plus tard, après avoir dit à quel point l’expo “Picasso et les maîtres” l’a marqué, il parle de la -relative- misère bureaucratique des galeristes locaux et raille le culte de la nouveauté comme emblème et filon pour faire carrière… Un peintre.
En sortant de chez lui je me rends compte qu’au sujet de l’hystérie de la nouveauté, je n’ai pas osé lui citer ce mot de Delacroix : “Ce qui fait les hommes de génie est cette pensée qui les occupe tout entiers que ce qui a été dit ne l’a jamais été assez.“ C’est peut-être à cause du mot génie qui est devenu si pesant depuis qu’on a oublié qu’il y a aussi des génies du foyer et des génies discrets, aimables et timides.
Jeudi
C’est le printemps. Le moment d’aller chasser le pissenlit au bord des chemins et de le cueillir dans son tendre : juste avant les premiers bourgeons. Cuire à la vapeur, assez rapidement, et assaisonner d’huile d’olive et de jus de citron.
Vendredi
Les Suisses de Swissinfo se félicitent de la création d’un master d’études muséales à l’Université de Neuchâtel. Rappelant qu’il y a 900 musées en Helvétie, de nombreuses grosses fortunes, beaucoup de galeries et de collectionneurs prestigieux et la plus grande foire d’art contemporain du monde : Art Basel, crée par le grand marchand Beyeler. Non sans justesse Isabelle Eichenberger, l’auteur de l’article, rappelle que le système Suisse, moins centralisé que les structures françaises va peut être permettre d’éviter « d’échanger des prestations culturelles contre… des contrats d’armements, comme le projet de Louvre bis dans les Emirats.»
__________________________________________________________________ Sauf mention contraire les photos et illustrations sont de l’auteur. Si vous voulez laisser un commentaire, qui est le bienvenu, vous devez cliquer ci-dessous sur comment (qu’il y ait no devant ou bien un chiffre) Oui je sais c’est étrange. Mystère cybernétique. __________________________________________________________________
