Lactation, poussière, torture et vélo
Dimanche, avril 19th, 2009Semaine 16/ avril 2009
Samedi
Belle performance hier d’Hélène Matte (Galerie Jean-François Meyer) venue de son Québec natal nous dire et nous montrer l’amour, la mort et toute cette sorte de choses. En nous dévoilant successivement les siens, elle a dit que l’essence de la vie c’est le sein. Une giclée de son lait à plus de deux mètres à raté de peu Julien Blaine.
Ce geste, devenu transgressif, est très présent dans l’art baroque du XVII ème siècle. Me suis souvenu de cette peinture d’Alonso Cano (1650) qui est au Prado à Madrid, où l’on voit la vierge projeter un long jet de lait de son sein jusqu’à la bouche de Saint Bernard. Et une autre peinture, toujours au Prado, Cimon et Péro de Rubens, qui définit ce qu’on appelle une charité romaine avec le geste de pression sur le sein que les spécialistes nomment pseudo-zygodactyle - index écarté du médium lequel est accolé à l’annulaire - que l’on trouve chez presque
toutes les vierges allaitantes comme dans la Naissance de la Voie Lactée toujours de Rubens. Mais on trouve aussi ce geste chez les hommes, par exemple dans Le Chevalier à la main sur la poitrine de Greco . Hélène Matte n’a pas pratiqué le geste pseudo-zygodactyle, j’ai une explication : elle n’est pas vierge. Par contre elle a achevé sa performance en affirmant, preuve à l’appui, que l’essence de la vie est la crème brûlée.
Dimanche
Mi-avril, dans le midi il est temps de planter l’aubergine Listada da Gandia, dans un endroit bien exposé du jardin, au sol riche en humus : au moins trois kilos de compost mûr par m2.
Lundi
Il s’appelle Attila Rath Geber. Se prénommer Attila est aussi normal, pour un Hongrois comme lui, que de s’appeler Clovis pour un Français. Que fait un sculpteur-de-pierres-monumentales-dans-le-désert-d’Assouan quand il s’installe dans la Galerie du Tableau dont la surface est de 16 m2 au sol ? Il renverse tous ses processus. Il va de l’artificiel au naturel. Il remplit au lieu d’évider.
Phase 1 : d’un grand bloc de béton cellulaire (artificiel) poncé avec patience et détermination pendant une semaine, Attila invente une série de galets tous différents et produit un cône de poussière blanche.
Phase 2 : Il habille ces galets -par 2 ou par 3- de fins ballons roses qui les transforment en volumes organiques de peau tendue. En même temps il commence une série de sphères vides en fil de fer.
Phase 3 : il remplit toute la galerie des sphères vides, de la poussière blanche et des volumes roses.
Mardi
Bien que cela chiffonne mon anticléricalisme secondaire, je suis obligé de constater que les prélats de l’Eglise ne sont pas tous des intégristes à dentelles. Monseigneur Jean-Michel di Falco évêque de Gap et d’Embrun vient d’exposer, pendant la Semaine Sainte et dans la cathédrale de Gap, cette sculpture de l’artiste britannique Paul Fryer , intitulée Pieta (Study) qui fait partie de la collection François Pinault. Il semble que quelques grenouilles de bénitier et autres crapauds d’encensoir ont été un peu déstabilisés mais la fréquentation de la cathédrale a très nettement augmenté.
Tout le monde y voit le Christ mort sur une chaise électrique. Je ne suis pas tout à fait convaincu, d’abord il n’y a pas l’ombre d’un truc électrique là-dedans, ensuite il y a un côté moyenâgeux qui, pour moi, renvoie plus à la chaise à garrot que Franco a utilisé jusqu’au début des années 70 pour tuer ses opposants. Mais trêve de vaine polémique torturante. L’évèque a déclaré à l’AFP : « Je voulais que le choc provoqué nous fasse reprendre conscience du scandale de quelqu’un cloué sur une croix. Par habitude on n’éprouve plus de réelles émotions face à quelque chose de véritablement scandaleux, la crucifixion. »

Paul Fryer Pieta (Study) Modelage en cire, bois, cheveux naturels..2006
Mercredi
Maurice Druon est mort hier. Au milieu des larmes de tous les crocodiles de circonstances, je trouve une bouffée d’air frais à lire dans le site du Nouvel Observateur ce texte de Maurice Clavel “La France de monsieur Druon” publié le 14 mai 1973 dans le journal de Jean Daniel.
Jeudi
Il est normal que l’art s’empare du vélo, sans doute un des objets les plus intelligents jamais inventés par l’homme. De sa fameuse tête de toro, faite d’un guidon et d’une selle, Picasso avait dit – à Brassaï il me semble- qu’il rêvait d’un enfant s’en emparant, la démontant et reconstituant un vélo avec. Les vieilles selles récupérées et sculptées dans le cuir d’Alain Pauzié (Galerie Athanor) m’apparaissent comme un voyage circulaire : les totems de quelque Pacifique lointain qui viendraient saluer avec grâce la gloire universelle de la bicyclette.
Alain Pauzié. Selle. Cuir sculpté. 1998-2008
Vendredi
Si j’avais les pistoles nécessaires j’irai volontiers voir la 9ème Biennale d’art contemporain de Sharjah qui vient de s’ouvrir aux Emirats Arabes Unis. La plus ancienne manifestation artistique de la région, bien avant Art Dubai et le Louvre Abu Dhabi, est placée sous la direction d’une jeune artiste formée à Londres : la fille du cheikh Sultan Ben Mohammed Al-Qasimi. Les directeurs artistiques, le Palestinien Jack Persekian et la Portugaise Isabel Carlos, ont invité 62 artistes, dont 36 femmes, et quelques stars comme l’artiste new-yorkais Lawrence Weiner, le metteur en scène italien Romeo Castellucci ou l’architecte néerlandais Rem Koolhaas. Laurent Grasso est le seul français présent. Une petite visite virtuelle est proposée par mon estimé confrère Lunettes Rouges.
__________________________________________________________________ Sauf mention contraire les photos et illustrations sont de l’auteur. Si vous voulez laisser un commentaire, qui est le bienvenu, vous devez cliquer ci-dessous sur comment (qu’il y ait no devant ou bien un chiffre) Oui je sais c’est étrange. Mystère cybernétique. __________________________________________________________________