Archive for mai, 2009

Irrespect, Narcisse et les Autochtones.

Dimanche, mai 24th, 2009

Semaine 21/ mai 2009

Samedi
Enfin un peu d’irrespect, avec élégance et humour, de la part d’un jeune artiste. Il est né à Bogota en 1983 et il s’appelle Ivan Argote  Ses vidéos sont pleines d’une apparente légèreté rapide. En réalité elles sont souvent un constat féroce de l’indifférence de la foule urbaine,  en particulier celles qui sont tournées dans le métro ou le bus. Parfois il s’agit juste de bonne humeur iconoclaste, comme dans, « Retouch » une vidéo de 12 secondes où l’on voit un jeune grapheur –l’artiste lui-même- relier d’une jolie sinusoïde à la bombe deux toiles de Mondrian au Centre Pompidou.

ivan-argote2.png

Ivan Argote. Image extraite de « Retouch », vidéo 12 s. 2008.

Dimanche 
Le narcissisme, cette maladie honteuse fort répandue aujourd’hui, prend généralement des couleurs ridicules. Mais pas toujours, c’est le cas par exemple des visages de l’illustrateur et designer Suédois Johan Leion qui depuis un an crée, sur son site, un nouvel autoportrait chaque jour. Le plus souvent à la mine de plomb ou à l’aquarelle, mais aussi parfois au nutella sur toast, au sucre en poudre travaillé à la brosse à dent ou aux perles de plastique.

Lundi
Je me trouve dans les locaux du vieux Museum de Lyon avec l’équipe du futur Musée des Confluences qui a organisé, avec l’O.N.U. et Survival International, une série d’événements intitulée « A la rencontre des peuples autochtones ». Il y a là trois Aborigènes, une femme Yamatji-Wunmulla et deux hommes, Warlpiri et Yalarrnga venus d’Australie, un Papou de Nouvelle-Guinée occidentale,une Karamojong d’Ouganda, une Sami de Suède, un Huron-Wendat du Québec,une Ilchamu du Kenya, une Mapuche du Chili, un Matigsalug-Manobo des Philippines et un Quechua du Pérou. Héritier du Muséum, l’ambition du futur Musée des Confluences est d’inventer un lieu pour comprendre la complexité du monde à travers sciences, techniques et sociétés. Il sera construit, par le fameux cabinet d’architecture autrichien  Coop Himmelb(l)au, à la pointe de la presqu’ïle lyonnaise, juste à la confluence de la Saone et du Rhône. Personne ne sait très bien quand : en 2011, 12 ou 13 ?
dsc00015.JPGEn attendant, l’équipe du Musée, tient à ce que les autochtones invités donnent leur point de vue au renseignement des objets de la collection provenant de leurs cultures et, plus loin, participent d’un échange et d’une collaboration suivie. Michel Teharihulen Savard, Huron-Wendat du Quebec, s’est ainsi penché sur des objets ramenés du pays des Hurons au XIXème siècle par les Rédemptoristes de l’oeuvre de la propagation de la foi. Il a immédiatement déclaré que tous ces objets avaient été fabriqués pour des touristes. Face aux sourcils levés d’étonnement de l’assistance il a raconté que dès le milieu du XIXème siècle les voyageurs, avides d’exotisme, venaient visiter les Hurons qui leur vendaient volontiers des souvenirs brodés de poils d’orignal et décorés de piquants de porc-épic.

Mardi
Devant la peinture aborigène contemporaine je suis toujours face au mystère d’un paradoxe particulièrement tordu : cette peinture est l’héritière de la plus ancienne pratique artistique humaine ( -50 000 ans) et ses artistes ne sont connus du monde que depuis les années 1990. C’est une peinture souvent chargée d’une force troublante. Je ne sais jamais si c’est l’évidente beauté plastique qui porte la terre, l’histoire et la géophysique vécues et rêvées, ou bien l’inverse. Peut-être les deux jambes du plus ancien savoir du monde. Devant cette « Cascade » de Freddie Timms je reste la bouche ouverte pendant dix minutes. Elle fait partie de la magnifique expo «  Création contemporaine Aborigène » que le Musée des Confluences montre à l’IUFM et dans trois autres lieux de Lyon. La photo ci-dessous ne donne qu’une image lointaine et rabotée de la force de présence de ce diptyque de grand format. La matière est ici porteuse d’une minéralité puissante et sereine. Pourtant elle parle aussi de massacres dans la région du Kimberley. Le cartel me dit : «  Waterfall évoque la confluence de deux fleuves qui serpentent autour de collines colorées au centre de la toile. La colline rouge abrite une cascade et une source donnant son nom à la peinture, site d’initiation pour les hommes pendant la saison des pluies. L’oeuvre montre aussi les lieux où se cachaient les proches de Freddie Timms pendant le killing time, période de massacres durant la colonisation. »        Contrairement aux traditions des Aborigènes qui étaient uniquement des chasseurs cueilleurs Freddie Timms Ngarrmaliny, qui a un peu plus de soixante ans, a été employé dans une grande ferme d’élevage et a mené des troupeaux de bétail pendant une grande partie de sa vie, d’oû sa connaissance intime de la géographie du Kimberley.

freddie-timms.png

Freddie Timms Ngarrmaliny. Waterfall. 180 x 300.  2007

Mercredi
Grâce à Jean-Pierre Mohen, qui en raconte l’émouvante histoire dans « Arts et Préhistoire » (Editions Terrail. 2002) on sait qu’un groupe d’Aborigènes Ngarinyin, en 1997, pleurèrent d’émotion devant les peintures de Lascaux en pensant que leur territoire sacré d’Australie s’était déplacé à leur rencontre et que leurs ancètres leur faisaient signe. Ils ne reconnaissaient pas les peintures et les symboles mais ils retrouvaient un espace primordial, une source vitale, un environnement et une cosmogonie proches des leurs.
Je sais maintenant ce qui peut faire rire aux larmes un Aborigène en Europe. Je me suis trouvé aujourd’hui sur un quai du métro de Lyon avec le groupe de représentants de peuples autochtones invité par le Musée des Confluences. Quand César Galindo, cinéaste Quechua, monta dans la rame dont les portes se refermèrent soudainement derrière lui, en laissant tout le reste du groupe sur le quai, Lance Sullivan Jupurrla, Aborigène Yalarrnga, partit d’un éclat de rire qui n’en finissait plus. C’était un vrai bonheur de voir cet homme, plutôt sombre et secret, faire résonner son rire à répétition en arpentant joyeusement le quai, sous l’oeil étonné des Lyonnais.
Plus tard dans la journée, Steve Patrick Jampijimpa, Aborigène Warlpiri, m’a montré son boomerang peint en me disant Toi qui es un critique d’art… A ma demande il a commencé à le lire, je ne peux pas le dire autrement. Son doigt a parcouru chaque millimètre de points colorés en me disant tranquillement le territoire, l’organisation sociale et politique, l’histoire et la morale de son clan… Il ne m’a lu que la moitié de son boomerang et j’ai le sentiment qu’il ne m’a pas tout dit, évidemment. Il y avait pourtant là, sur cet objet de bois de la taille d’un bras humain, à la fois une carte d’identité, une carte géophysique, une constitution politique, un traité de théologie et un manuel d’histoire… Comme nous avons été dérangés par d’autres obligations, je reste orphelin de la deuxième partie du boomerang.

Jeudi
C’est le bon moment pour observer Saturne et ses anneaux, haut dans le ciel au-dessus de l’horizon sud-ouest, sous la constellation du Lion, dès le début de la nuit. Tout en observant l’astre il n’est pas interdit de se souvenir que lors des fêtes saturnales à Rome, les rapports sociaux étaient inversés et les esclaves se faisaient servir à table par leurs maîtres.

Vendredi

Dans la double exposition “DreamTime - Temps du Rêve” Grottes, Art Contemporain et Transhistoire  qui se tient à la fois aux  Abattoirs de Toulouse et dans la Grotte du Mas-d’Azil, en Ariège, Serge Pey, artiste et poète toulousain, vient de réaliser un tombeau de la résurrection pour la « Vénus Hottentote ». L’histoire de cette femme, qui s’appelait Sawtche et qui est née en 1789 en Afrique du Sud est édifiante. Fille d’un père Khoisan et d’une mère Bochiman et atteinte de stéatopygie (fesses surdimensionnées) et de macronymphie (organes sexuels protubérants),elle est emmenée comme esclave en Angleterre pour être exhibée en objet de curiosité et de convoitise dans les foires, les music-halls et les salons de la haute bourgeoisie européenne. Sawtche termine sa vie dans les bordels et la misère en 1815.
Puis elle est conservée dans du formol au Museum et au Musée de l’Homme à Paris.
En 1994, au lendemain de la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, l’ethnie des Khoisan demande officiellement à Nelson Mandela que leur soit restituée la dépouille de Sawtche. Il faudra huit ans de négociations diplomatiques avant que les restes de la Vénus Hottentote  ne soit inhumés,selon les rites de sa culture, en 2002 en Afrique du Sud.
Au sujet de son oeuvre Serge Pey dit « Mettre le politique dans la préhistoire, c’est fondamental. Car pourquoi, dans le pays de la déclaration des droits de l’homme, on a mis une femme dans du formol? J’ai fait un tombeau de la résurrection pour elle et c’est un acte politique»

serge-pey.png

Serge Pey. Tombeau de la résurection pour Sawtche.2009.

__________________________________________________________________                                       Sauf mention contraire les photos et illustrations sont de l’auteur. Si vous voulez laisser un commentaire, qui est le bienvenu, vous devez cliquer ci-dessous sur  comment (qu’il y ait no devant ou bien un chiffre) Oui je sais c’est étrange. Mystère cybernétique.                                    __________________________________________________________________