Mauvais goût, bleu et mémoires
Dimanche, juillet 26th, 2009Semaine 30/ juillet 2009
Samedi
Le mauvais goût est d’abord celui des autres. Fort peu de gens le revendiquent comme le leur : seuls quelques obsédés de mode décalée et autres provocateurs du kitsch comme ultime liberté de réaction et de création. Ici, devant ce vase de Murano, proposé comme une sorte de chef d’oeuvre ( expo “Vetro e Carta” Maison de l’artisanat et des métiers d’art ) je me trouve, une fois de plus, face à une vieille interrogation : qu’est-ce que le mauvais goût ? Plus exactement pourquoi est-ce que je décrète que cet objet, disgracieux à mes yeux, est de mauvais goût ? Comment une tradition vieille de plus de 700 ans, célèbre et appréciée dans le monde entier, m’est-elle depuis toujours si étrangère ? J’ai été cinq fois à Venise et cinq fois je me suis heurté à ce mystère des productions verrières de Murano. Est-ce cette sorte de bruit visuel provoqué par une excitation rétinienne qui se retourne sur elle-même, comme un formalisme onaniste ? Est-ce ce plaisir énervé qui plaît aux foules ? La première ombre de réponse m’est apparue dans un livre « Lettre ouverte aux terriens » (Albin Michel, 1974) où Jacques Sternberg dit : « L’Eglise a toujours tout fait pour soigner son image de marque tapageuse parce qu’elle sait que seuls le ridicule, le tape-à-l’oeil, le clinquant et le mauvais goût séduisent les foules. »
Verre de Murano
Dimanche
Joël Kermarrec dans son livre « Le fil dans la toile » (E.N.S.B.A. 1999) parlant de l’autoportrait de Poussin au Louvre : « Le blanc de l’oeil de Poussin bordé de fatigue trop rose –oeil peint aigu ( alors que toujours ou presque il fait les yeux-trous-noirs-regards-creux qui rendent l’âme des personnages pour remarquer la scène peinte) dans le plan du tableau, la visée du regard d’une déesse antique redoublé par l’oeil sur son casque. »
Lundi
On fête aujourd’hui les 40 ans du premier voyage de l’homme sur la lune. C’est l’occasion de se souvenir que seule la terre connait le bleu du ciel. On sait que, de la lune, le ciel est noir, et les spécialistes disent que de vénus il est jaunâtre et de mars il est orange pale. Je pense à Yves Klein qui avait grandiosement signé le bleu du ciel en 1948. Mais le sommet du mystère du bleu est dévoilé, dans un élan de lyrisme érotique, par Wilhelm Reich (théorie de l’énergie orgonale) qui a joyeusement déclaré : « Lorsque deux amants sont bien satisfaits, ils dégagent une énergie nouvelle. Cette énergie est bleue et elle cause le bleu du ciel. »
Mardi
Selon le Corriere della Sera le musée des Offices de Florence a un grave problème d’insectes, en particulier de termites. Plus de 90 oeuvres viennent d’être traitées dont la Pala d’Annalena de Filippo Lippi, la Bataille de San Romano de Paolo Ucello et le triptyque Portinari de Hugo van der Goes. Il semble que de nombreux musées dans le monde ont le même problème.
Mercredi
Le graff et le tag sont-ils domestiqués ? C’est ce qu’on peut penser au vu des 80 000 entrées de l’exposition qui leur était consacrée ce printemps au Grand Palais. Est-ce une domestication chic et prestigieuse ? C’est ce qu’on peut penser au vu de l’exposition « Né dans la rue –Graffiti » présentée actuellement par la Fondation Cartier pour l’art contemporain. Est-ce une domestication marchande ? Sans aucun doute vu l’excitation des commissaires priseurs un peu partout ( voir 7000articulations de décembre) La star est Banksy dont le « Roller Rat » était proposé l’année dernière à 340 000 euros par la galerie Mount Street à Londres. En France ces sommets ne sont pas encore atteints mais Blek le Rat a vendu son « Mendiant à Paris » 18 000 euros chez Christie’s et s’il n’est pas reconnu par le milieu de l’art en France, il n’en est pas de même à l’étranger… Cependant la –jeune- tradition du tag et du graff comme activités illégales et provocatrices dans le paysage urbain existe toujours comme le démontrent, ci-dessous, ces Pixadors de Sao Paulo au Brésil qui proclament fièrement et acrobatiquement : « L’art comme crime, le crime comme art »

Jeudi
Je plonge dans la mémoire de mon père à la vision de la vidéo de Serge Le Squer « Un camp, cinq stèles » ( Galerie Buy Sellf Art Club ) consacrée au camp de Rivesaltes où ont été parqués de nombreux républicains espagnols en 1939. Ce camp a été successivement un lieu d’enfermement pour de nombreuses populations indésirables : juifs, gitans, collaborateurs, prisonniers allemands, harkis, étrangers en situation irrégulière. Il est en train aujourd’hui de se transformer à la fois en un lieu de mémoire et de production d’énergies renouvelables. La vidéo est un long plan séquence en travelling latéral qui filme les strates de traces humaines successives, comme une délicate plongée dans la mémoire et dans ce qu’on appelait jadis les différents génies des lieux.
Serge le Quer. Un camp, cinq stèles. Vidéo 60 min. 2009.
Vendredi
En Terre d’Arnhem, au nord du continent australien, les Yolngu ont un mot, birryun, pour parler de la qualité des peintures. Birryun désigne aussi bien le chatoiement du soleil, la blancheur de l’écume de l’eau, l’abondance du miel dans la ruche, que l’éclat d’une peinture qui doit exprimer la puissance ancestrale présente dans le paysage.
__________________________________________________________________ Sauf mention contraire les photos et illustrations sont de l’auteur. Si vous voulez laisser un commentaire, qui est le bienvenu, vous devez cliquer ci-dessous sur comment (qu’il y ait no devant ou bien un chiffre) Oui je sais c’est étrange. Mystère cybernétique. __________________________________________________________________