De Staline à Vermeer
Dimanche, février 28th, 2010Semaine 8/ février 2010
Samedi
Il est de bon ton de dire qu’à Moscou l’art contemporain est à la fête. Nouveaux lieux d’exposition, biennale internationale et goût des oligarques pour l’art vivant. On a beaucoup glosé sur l’ouverture du Garage à l’automne 2008. Ce centre d’art contemporain, financé par Roman Abramovitch et géré par sa petite amie, Dasha Zhukova, elle-même héritière d’un magnat du pétrole. Pourtant le vieil art, issu du réalisme socialiste stalinien, se porte encore très bien, merci pour lui. Le sculpteur Zurab Tsereteli, président de l’Académie des Arts de Russie, en est un représentant flamboyant. Ses sculptures envahissent, comme une vérole paroxystique, l’espace public à Moscou, en particulier son hommage à Pierre le Grand, un machin de 50 mètres de haut où l’on voit le Tsar brandir une banderole d’or, debout, à la proue d’un galion. Je trouve que son portrait de Poutine en judoka (voir ci-dessous) aurait ravi le Petit Père des Peuples. Pas de panique, il s’agit là d’une maquette. Le projet réalisé sera beaucoup plus grand. Nous sommes rassurés.

Dimanche
L’Ambassade d’Israel à Madrid a protesté officiellement, le jour de l’inauguration de l’ARCO, la foire internationale d’art contemporain de Madrid, pour deux oeuvres exposées du sculpteur Eugenio Merino. Voir ci-dessous. Selon El Pais le communiqué de l’Ambassade précise que : «Toutes les œuvres d’Eugène Merino exposées contiennent des éléments offensants pour les Juifs, les Israëliens et sans doute pour d’autres » Ajoutant que « des valeurs comme la liberté d’expression ou la liberté artistique servent en certaines occasions de simple déguisement aux préjugés, stéréotypes et pure provocation pour la provocation ». Selon le journal la première réaction de l’artiste fut la contrariété : ” Je suis très naïf, je ne crois jamais que mes oeuvres vont déranger.” Au sujet de la seconde pièce, la mitraillette Uzi se transformant en menora, Eugène Merino a déclaré : ” Je voulais unir deux éléments israéliens. Toutes ces polémiques me semblent stériles” Quoi qu’il en soit cette dernière pièce a été vendue, 45 000 euros, dès l’ouverture de l’expo, à une collectionneuse belge et juive.

Lundi
Nous sommes en février, c’est la saison des amours pour le renard. C’est le moment où l’on peut renifler sa violente odeur musquée en forêt. Contrairement à ce que l’on a pensé pendant longtemps, le renard pratique volontiers le ménage à trois.
Mardi
Les Diableries de François Bladier, présentées à la Galerie Jean-François Meyer, sont des vocalises de vocabulaire sur Post-it. Ou comment détourner la papeterie de bureau avec interpolations, homophonies, glissements sémantiques et turlupinades avec ombre portée.
Mercredi
En Grande Bretagne on sent la campagne électorale. Dans un article du Guardian Jeremy Hunt le secrétaire à la culture du cabinet fantôme déclare que les arts se porteraient beaucoup mieux si les conservateurs arrivaient au pouvoir et que les institutions culturelles recevraient beaucoup plus de fonds qu’actuellement grâce, en particulier, à deux mesures concernant la National Lottery et la philantropie.
Jeudi
La spéculation est une des choses les plus fascinantes de notre époque. Impitoyable machine à broyer les plus faibles, elle est aussi le théâtre d’incroyables comportements infantiles. « Action Comics n°1 », un exemplaire rare du tout premier album de Superman – dont le prix initial était de dix cents – a été adjugé pour la somme modeste de 1 million de dollars sur le site spécialisé ComicConnect.com. Ce qui est intéressant dans cette histoire c’est que, selon le site, il existe encore une centaine d’exemplaire dans le monde de ce numéro de 1938. L’année dernière un autre exemplaire s’est vendu 317 000 dollars.
Vendredi
C’est à peu près comme si le Louvre devait se séparer de La Joconde. Panique au Kunsthistorisches Museum de Vienne : “L’art de la peinture” de Vermeer, le fleuron de l’institution, fait l’objet d’une demande de restitution. Ce n’est pas la première fois que cette demande est faite mais le contexte juridique a changé depuis une loi sur les collections publiques autrichiennes, adoptée en 1998, considérant que tout achat effectué durant l’Anschluss est sujet à caution. Le comte Jaromir Czernin (1908-1966) avait vendu le chef d’oeuvre de Vermeer à Hitler, en 1940, pour la somme d’environ 660 000 dollars. Aujourd’hui les héritiers du comte affirment que cette vente a eu lieu sous la contrainte. Le problème c’est qu’il existe une lettre dans laquelle le comte Czernin adresse à Hitler ses «sincères remerciements». Il souhaite que le tableau lui apporte «toujours de la joie », conclut par «un salut allemand» et signe «votre dévoué». Mais Alexander Czernin, le fils aîné, a déclaré sous serment se souvenir de son père relisant sa lettre puis disant : “Maintenant nous sommes en sécurité”.» L’épouse du comte était en partie d’origine juive. L’affaire semble particulièrement complexe et les chercheurs sont plongés dans les archives. Résultats à l’automne. Si l’œuvre revient à la famille, il est possible qu’elle soit mise sur le marché. Et là, les spécialistes de l’argent dans l’art tombent en pamoison en parlant immédiatement de possible record mondial : entre 150 et 200 millions d’euros.
Chose qui aurait bien aidé Vermeer qui a souvent eu du mal à nourrir ses 14 enfants.
En attendant le Kunsthistorisches Museum a organisé une grande exposition autour de cette peinture qui possède un singulier pouvoir de fascination. Et beaucoup d’interrogations : Vermeer a-t-il utilisé une camera obscura pour réaliser cette peinture ? Pourquoi la carte représentée au fond est-elle celle des 17 provinces de Claes Jansz. Visscher ? Pourquoi le lustre à double tête d’aigle ? Cette peinture est-elle une allégorie de la renommée -d’où la trompette de la jeune fille- une métaphore de l’Histoire -portrait de Clio- ou bien une parabole des arts en général puisqu’il y a aussi la musique et le théâtre ? Ce qui apparaît évident et magique pour tous ceux qui l’ont vu c’est la lumière de pollen qui irradie de ce tableau.

Johannes Vermeer. L’Art de la Peinture. 120 x 100. V.1666.
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