De la perf, de la poésie et des savants-aventuriers
Dimanche, juillet 11th, 2010Semaine 27/ juillet 2010
Samedi
L’opération Cool Globes a envahi Marseille. Beaucoup de gens trouvent ça très bien, en parlant d’art dans la rue, d’humour, de fantaisie et de générosité. Je me demande si l’on a encore l’autorisation de penser qu’il s’agit là d’un exemple flagrant de la disneylandisation généralisée du monde, que la triplette mécène-artiste-bienfaisance est une part importante de la doxa du capitalisme : bonne conscience et profits maximum. (L’organisateur facture chaque sphère nue 8970 € TTC à l’entreprise acheteuse, laquelle doit, en plus, payer l’artiste et tenter de la vendre aux enchères. Si elle réussit à la vendre elle perçoit 25%, verse 50% à une bonne cause -choisie par l’organisateur- et finalement verse les 25% restants à l’organisateur) Je suis peut-être le dernier mais je pense que l’art n’est pas un divertissement forain. Même si telle fût l’identité première du cinéma. Et puis tout cela m’apparaît esthétiquement comme une sorte de maladie (fièvre bubonique ?) du mobilier urbain, qui n’avait pas besoin de cette monstration pour exposer son indigence.
Dimanche
En invitant les performeuses Angelica Liddell et Julie Andrée T, le festival d’Avignon fait la part belle, cette année, à la performance, cet art en action autour de trois paramètres essentiels : l’espace, le temps et le corps. Laissons aux passionnés de clôtures les querelles de frontières entre les arts plastiques, la poésie, le théâtre et la danse. Contrairement à ce que racontent certains, la performance n’est pas une invention de la modernité mais une pratique aussi ancienne que l’humanité oû les rites traditionnels, incluant le corps, l’espace et le temps, existent depuis l’origine de l’Homme et subsistent encore dans beaucoup de sociétés humaines traditionnelles.
Celle qui est sans doute une des meilleurs performeuses actuelles, Marina Abramovic, a donné ce printemps, au MoMa de New York, une de ses grandes oeuvres : The artist is present. Elle est restée là, 700 heures, assise dans l’atrium du musée, face à tous ceux qui voulaient s’asseoir en face d’elle et la regarder. Avec ce tout petit détail : le présent.

Lundi
Nous sommes en juillet, les coucous sont partis en Afrique et les jeunes chouettes hulottes tentent leurs premières fugues hors du foyer natal.
Mardi
Ce soir lecture d’Edith Azam, à la Galerie Meyer, devant les photos de serres cassées de Jacques Guyomar. C’est une jeune poète qui engage son corps tout entier dans la projection de son texte, beau jeu de jambes et feu de paroles incandescentes. Au moment où j’ai pris la photo ci-dessous elle disait : “ça nous enlangue très brûlant et je deviens ensemble le mot insoutenable. Ce mot, ce mot-là, il est impossible. On ne peut jamais le compter combien il est partout avec le tant de mots qu’il entraine. Ce mot, il te zigouille les quilles et tu tiens plus debout. Tu vois, je le connais pas avant vous ce mot que tu m’es, et maintenant je le connais tous le temps.”
Mercredi
En Iran les temps sont-ils en train de changer ? Ou bien l’art a-t-il si peu d’importance que les enturbannés pensent qu’on peut le montrer sans aucun risque ? Le Musée d’art contemporain de Téhéran (TCMA) présente actuellement une exposition « A Manifestation of World Contemporary Art » de 150 œuvres des maîtres impressionnistes et modernes conservées dans les réserves du musée depuis la fin des années 1970 et dont certaines sont exposées au public pour la première fois. On peut y voir Monet, Matisse, Van Gogh, Munch, Picasso, Moore, Giacometti et Pollock.
Jeudi
Selon The Telegraph et schémas à l’appui, Michel-Ange aurait caché, entre le menton et le cou de Dieu, le croquis anatomique d’un cerveau sur le plafond de la chapelle Sixtine. Pour les scientifiques, Michel-Ange pourrait avoir voulu faire discrètement preuve de son savoir anatomique à une époque où l’Eglise Catholique n’appréciait pas ce genre d’études, qui nécessitaient de disséquer des cadavres. Il est également possible qu’il ait voulu mettre en images l’hérétique idée que les chrétiens pouvaient communier avec Dieu directement, et non pas à travers l’Eglise. Pour ma part j’ai toujours pensé que la présence d’un nombril sur le ventre d’Adam (et donc la supposée existence d’une mère d’Adam) fut une affirmation de liberté de Michel-Ange vis à vis du dogme biblique, peint comme une proclamation évidente, au vu de tous, au coeur du Vatican.
Vendredi
Cette exposition, dans le grand hall du Palais de la Bourse de Marseille, consacrée à Henri-Germain Delauze, le créateur de la Comex, a eu la bonne idée d’inviter Pierre-Gilles Chaussonnet et ses machines oniriques. Si l’on ne regarde pas de près, il peut y avoir confusion entre les machines de plongée de la Comex et celles de Chaussonnet. C’est très bien ainsi, tant pis pour ceux qui ne regardent pas de près. Il y a un mélange très particulier d’esprit d’enfance aventurier et de goût scientifique années 60 dans les oeuvres de Pierre-Gilles Chaussonnet. Toujours un endroit dans l’acier où il faut mettre les yeux, une manette qu’il faut pousser pour voir, comme un secret, un type perdu sur un astéroïde, la mer qui s’agite, une assemblée de cosmonautes sur la lune ou bien le bathyscaphe d’un côté et le grand ballon de l’autre dans cette pièce qui s’appelle Auguste Piccard, en hommage au grand savant-aventurier des années 50, vieillard extravagant et génial qui inspira le Tryphon Tournesol d’Hergé et dont le petit fils, Bertrand Piccard, a réussi hier à faire voler pendant 26 heures, Solar Impulse, avion propulsé uniquement à l’énergie solaire.
Pierre-Gilles Chaussonnet. Auguste Piccard. Techniques mixtes. 2002
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