Entrevoir, recevoir, savoir et autres déboires du voir
Semaine 18/ avril 2009
Samedi
Voit-on ce que l’on voit, ou ce que l’on croit ? Croit-on ce que l’on voit ? Les questions fondamentales de l’art se posent dans l’exposition «Une image peut en cacher une autre » (Galeries Nationale du Grand Palais) oû se retrouvent tous les jeux sur et avec le regard que les artistes ont toujours pratiqué dans toutes les cultures : double image, fausse perspective, anamorphose, réversibilité et autres chausses-trappes visuelles. Comme le commissaire de cette exposition est Jean-Hubert Martin, un des très rares qui considère l’art d’une façon planétaire et détachée des diktats du marché, on peut voir des miniatures mogholes, des peintures de Nouvelle-Guinée, des pierres de rêve de Chine et des sculptures hermaphrodites d’Afrique près de grands classiques comme Archimboldo, Dürer ou Escher.
On y voit aussi ce fameux dessin de Joseph Jastrow (1863 - 1944) un psy américain, assez anti-Freudien qui mena une vie tourmentée. Ce dessin est un jeu fructueux pour l’esprit. Que voit-on ?

Quand on sait que ce dessin s’intitule « Canard-lapin » on peut y voir alternativement l’un et l’autre animal mais si l’on ne connaît pas ce titre certains y voient seulement un lapin, d’autres seulement un canard…
Dimanche
Aujourd’hui dans Le Monde un papier signé de quatre personnalités féminines du monde de l’art, pour protester, avec raison, du fait qu’il y a seulement 7 femmes parmi les 42 artistes invités dans la triennale « Force de l’Art » censée présenter la qualité et la vitalité de la scène artistique française. Je ne peux pas m’empêcher de rappeler ce que je disais, il y a deux semaines : la 9ème Biennale d’art contemporain de Sharjah ( Emirats Arabes Unis) a invité 62 artistes, dont 36 femmes.
Lundi Dans la série : plus c’est gros, plus c’est beau, manie très répandue aujourd’hui dans le monde de l’art contemporain, un des champions du genre, Andrew Rogers, montre aujourd’hui à White Box à New York ce qui est présenté pompeusement comme le plus vaste projet d’art en plein air de la planète s’étendant sur cinq continents avec des sculptures en pierre pouvant être vues sur les photos satellite. D’une part on peut voir aujourd’hui à peu près n’importe quoi sur les photos satellite et jusqu’à la jupe de la femme du voisin que vous lui avez aidé à ôter, sous un beau ciel sans nuages, dans quelque clairière accueillante . Le seul véritable ennemi du satellite espion est le nuage. D’autre part Andrew Rogers a sûrement de grandes qualités socio-mondaines pour se mettre en avant, mais à mon avis, ses qualités de créateur plastique semblent beaucoup plus minces.
Il reproduit presque toujours, sur les cinq continents, une forme abstraite qui semble sortie d’un dessin humoristique des années 60 fustigeant la sculpture contemporaine (ici à gauche). Une sorte de mélange hasardeux issu de l’hybridation maladroite de Zadkine et Brancusi, avec des zestes de Naum Gabo et de Pevsner. Et puis, si l’on veut rester dans ces ridicules histoires de taille, son land art est dans des dimensions finalement assez modestes, au maximum 200 x 200 mètres (dans le désert de Gobi). Loin derrière certaines oeuvres des artistes du Land Art des années 60 et 70 : Le “Mile long drawing” de Walter de Maria en 1968 avait une longueur de 1609 mètres et le “Running Fence” de Christo et Jeanne-Claude, en 1976, avait 39,5 kilomètres de long.
Les oeuvres d’Andrew Rogers sont approximativement de la taille du grand Colibri de Nazca au Pérou, ici à droite, que l’on ne peut voir que d’avion, en se promenant là-bas au-dessus du désert d’Ayacucho, au sud de Lima . Ce colibri a plus de 100 mètres de long et son âge est évalué à celui de la civilisation de Nazca, soit entre 1500 et 2500 ans.
Mardi
Devant les 194 « Inflammatory essays » de Jenny Holzer ( expo « Les formes féminines » Friche de la Belle de Mai) qui est une pièce historique de 1979-82, je me demande combien de gens prennent le temps de lire cette accumulation de phrases qui forment une collection de prêt-à-penser et d’idées reçues.
Jenny Holzer.Inflammatory essay. 194 affiches sérigraphiées. 1979-1982
Cette pièce a 30 ans mais reste parfaitement contemporaine. C’est une des vertus du minimalisme : comme il n’a jamais été à la mode il n’est jamais démodé.
Un peu plus loin dans l’expo, le grand « Remparts du monde soucoupe le ciel » de Julie Dawid est, comme toujours chez cette très jeune artiste, la rencontre féconde de structures graphiques, de matières suggérantes, de réticulations de couleurs et de biologies en liberté. Le regard peut s’y balancer en vagabondages. Il y a là une élégance de légèreté, une prise de l’espace et de la symétrie, une grâce de verve qui est tout sauf de l’insignifiance. à l’opposé de bien des roulements d’épaules bodybuildées actuels, avec, en plus, des mystères. Quid de cette croix qui apparait en réserve ? De ces triplettes de galets zen, de la chute d’un élément orphelin et de ces jambes humaines encadrant le vide du supplice ?
Julie Dawid. Remparts du monde soucoupe le ciel.Techniques mixtes sur papier.2009.
Mercredi
Parmi les trésors de la Bibliothèque Numérique Mondiale de l’Unesco qui sont visibles sur le net depuis hier, je viens de trouver un grand plaisir à consulter un album illustré de personnages de l’opéra de Pékin (XIX e) et le fait d’apprendre que l’administration qui gérait la troupe s’appelait l’office de la Grande Paix ajoute encore au charme.
Jeudi
Fin avril. Les concerts des oiseaux battent leurs pleins. Je cherche dans ma bibliothèque à préciser un vieux souvenir de lecture. Et je trouve. Dans un article publié dans La Recherche ( « La naissance de l’art » Novembre 2000) le compositeur et musicologue François-Bernard Mâche, qui est aussi Directeur d’études à l’EHESS, raconte le chant des oiseaux en disant qu’il ne s’agit pas seulement de défendre un territoire ou d’attirer une compagne. Il parle de musique et de créativité musicale chez les oiseaux. Il dit par exemple que le moqueur roux de Caroline ou le rouge-gorge ont des répertoires individuels de plus de mille chants différents et que plusieurs espèces renouvellent leur répertoire tous les ans…
Vendredi
La 4ème édition de la foire internationale d’art contemporain de Pékin, Art Beijing, s’est achevée hier. Selon le site Aujourd’hui la Chine le bilan est très positif puisqu’il y a eu 7000 visiteurs. Tout est relatif. Il n’est pas interdit de se souvenir que l’année dernière on y a compté 30 000 visiteurs et qu’à Art Basel il y en a eu 60 000.
__________________________________________________________________ Sauf mention contraire les photos et illustrations sont de l’auteur. Si vous voulez laisser un commentaire, qui est le bienvenu, vous devez cliquer ci-dessous sur comment (qu’il y ait no devant ou bien un chiffre) Oui je sais c’est étrange. Mystère cybernétique. __________________________________________________________________