Ennui, bite cosmique, cervichose et peinture
Semaine 25/ juin 2010
Samedi
Quelles sont les vertus de l’ennui face à l’art ? Question que je me pose souvent. Interrogation revenue aujourd’hui en regardant Roll-on, Roll-off de Marie Reinert (Palais de la Bourse) une vidéo de 20 minutes consacrée aux navires de transport roulier entre Marseille et Alger. Equipage ukrainien et monde du travail, plutôt bien filmé, bien monté et bien présenté. En fait bourré de maniérismes. Façon beauté plastique du noir des soutes et espace des corps confrontés à l’acier. Pas de bande son. L’ensemble est d’un ennui implacable pour moi. Peut-être la valeur de cet ennui tient-elle à ce mot sorti, il y a 260 ans, de la plume de ce bretteur de Saint-Foix : “Le plaisir nous fait oublier que nous existons, l’ennui nous le fait sentir.”
Dimanche
Ces temps-ci les fiascos français ne concernent pas uniquement le football. Une partie du pavillon français (architecte Jacques Ferrier) à l’Exposition Universelle de Shanghai, l’espace Focus, devait être la vitrine de l’art contemporain français. Cet espace présente les oeuvres des quatre nominés au prix Marcel Duchamp 2009 : Saâdane Afif, Nicolas Moulin, Philippe Perrot et Damien Deroubaix. Le problème c’est que les 60 000 visiteurs quotidiens du pavillon ne peuvent pénétrer dans cet espace qui est gardé par un vigile. Selon le site Artclair le commissaire parle de mesures de sécurité, tandis-que des sources chinoises (qu’on imagine d’eau claire) évoquent une censure pure et simple. Une des sculptures de Damien Deroubaix représentant un géant rose tenant dans sa bouche des billets de banque chinois a, semble-t-il, fait froncer les sourcils des censeurs lors de leur passage avant l’ouverture générale. Le résultat est assez subtil : pas de fermeture stricte, un vigile se tient devant une porte entrouverte et l’espace est devenu privé c’est à dire qu’on ne peut y pénétrer que sur recommandation.
Lundi
Le collectif d’artistes russes Voïna vient encore de frapper fort. 40 artistes ont peint en 23 secondes un grand phallus de 65 mètres de long sur le pont-levis de Saint Pétersbourg. Baptisée komitchesky khouï - bite cosmique- l’oeuvre a été réalisée à cet endroit pour faire face stratégiquement aux bâtiments du FSB. (ex-KGB). Selon The Moscow Times Leonid Nicolayev, le seul des 40 a s’être fait alpaguer par la police a passé 36 heures au poste et a été gratifié d’une amende de 500 à 1000 roubles (13 à 26 euros). Le groupe Voïna s’est fait remarquer par une série d’actions assez croquignolettes : par exemple ils ont projeté de nuit un drapeau de pirates à tête de mort sur la façade du parlement russe, ils ont lancé un chat derrière le comptoir d’un McDonalds, ont organisé un dîner dans le métro de Moscou en l’honneur du poète Dimitri Prigov ou bien ils ont fait l’amour en groupe dans le musée zoologique de Moscou deux jours avant l’élection présidentielle. On peut noter, pour cette dernière performance, qu’ayant encore la fraicheur de leurs jeunes âges les protégeant du ridicule, ils ont parfaitement raison d’en profiter. Avec komitchesky khouï le groupe Voïna a voulu protester contre un projet de loi accordant des pouvoirs étendus au FSB.

Mardi
Exposition onomastique autobiographique, souriante et grave que celle de Dominique Cerf, Mon petit musée populaire et affectif à la Galerie Mourlot. Beaucoup de choses et de lieux où se promener dans cette grande installation : le grand mur des amis et des proches où chacun est gratifié d’un ou deux cerfs, cervidé, cervichose, cervisymbole, dans une esthétique de cousinages facétieux, à équidistance d’ikéa et du kitsch mode. Lieu insolent et tendre de commerce humain tout à fait hors commerce. Il y a un jardin photographique de fraîches frondaisons pour froufrous larrons tendrons et garde-fous. Il y a les colonnes de béton emblématiques de Dominique Cerf, ironies constructives et pied de nez aux assurances verticales. Il y a le grand cerf assis, sans jambes, près de la bouteille de Glenfiddich et du livre de Stig Dagerman : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Il y a le haut mal dont le fantôme traîne deci delà, en trace domestique. Il y a ce film, enfin, où le temps passe comme un éternuement d’enfance à renifler les graminées que broutent les cerfs, la nuit venue, dès que nous avons le dos tourné.
Mercredi
Le futur n’arrête pas de découvrir le passé. Une grotte ornée de peintures préhistoriques vient d’être découverte en Roumanie, dans le parc naturel des monts Apuseni (département de Bihor) Selon le Monde le fameux préhistorien Jean Clottes, 77 ans, a fait partie de l’expédition pour authentifier les peintures et démontré son état de forme physique : “ trois siphons à franchir, il y avait 5 cm entre la voûte et l’eau à 9 °C. Il fallait se coucher complètement dans l’eau boueuse, entre les stalagmites, la tête en arrière, le nez et la bouche contre la paroi. C’était un peu stressant, mais j’étais très content de l’avoir fait “. C’est la première grotte ornée de ce genre découverte dans le centre-est de l’Europe. On peut y voir deux douzaines d’animaux : rhinocéros, bison noir, cheval, ours et peut-être un mammouth. D’après les factures l’ensemble de ces représentations datent du gravettien à l’aurignacien soit de 25 000 à 37 000 ans avant le temps présent.
Jeudi
Si l’on aime la peinture, la force de son héritage et tous les chemins de vision qu’elle peut ouvrir en silence, il y a une exposition à ne pas rater : celle de Matthieu Montchamp à la galerie Château de Servières. C’est une peinture qui se défend de toute séduction facile, elle demande à celui qui regarde. En échange elle peut offrir à la fois sa matérialité et son interrogation. Collisions visuelles, fictions et double sens mais aussi peinture comme lieu de rencontre d’oppositions fécondes : construction/déconstruction, dedans/dehors, biologie/géométrie, couleurs/transparences, architectures/mémoires. Toutes choses qu’une photo ne peut définitivement pas capter. La toile ci-dessous par exemple est, en réalité, d’un bleu opulent.
Matthieu Montchamp. Paramonde bleu. Huile sur toile. 200 x 300 cm. 2010
Vendredi
Pendant la crise les riches se portent très bien, merci pour eux. Le communiqué officiel d’Art 41 Basel, l’incontournable et planétaire rendez-vous annuel du monde de l’art de Bâle est titré ainsi : “Qualité hors pair - excellents résultats” Ce communiqué recèle quelques morceaux de bravoure de littérature de marché comme : “ Tout au long de la semaine, les collectionneurs ont gratifié les productions artistiques remarquables et les présentations des stands d’un fort volume de ventes. ”
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