Crise, soldes et étoiles dans le golfe
Mardi, décembre 30th, 2008Semaine 52/
Samedi
Suis arrivé dans la salle de vente juste au moment où les enchères montaient pour deux toiles d’un jeune taggeur/grapheur que je connais : H .K., fils de mon ami Piotr. (tout ce mystère puisque les taggeurs recherchent l’anonymat et le pseudo). Le jeune homme était content : une toile à plus de mille euros et l’autre juste en dessous.
J’ai observé avec amusement tous ces farouches ados taggeurs, vêtus de noir et cachés par des bonnets et des capuches. Ils étaient entassés au fond de la salle à regarder, vaguement incrédules, les bourgeois et les bobos qui jouaient à faire monter les enchères pour des choses qu’ils réprouvent dans la rue…
Dimanche
Crise est le mot qu’on entend le plus ces jours-ci. Dans l’article qu’il lui consacre dans son dictionnaire, à la fin du XIX ème, Emile Littré assure – sans risque excessif- que les crises amènent tantôt le renchérissement des produits, tantôt l’avilissement des prix. Et il prend soin de citer Diderot : Dans les instants de crise la jeunesse est communément mieux avisée que la vieillesse.
La crise dans l’art se traduit par un temps généralisé de soldes. On dit qu’à la foire Art Basel Miami Beach les prix étaient à la baisse de 10 à 30%. A Pékin il y a eu jusqu’à 50% de rabais sur certains artistes et une quarantaine de galeries ont fermé cet automne. Doit-on parler d’avilissement des prix comme aurait dit Littré ? Quand on voit qu’une toile de 1999 de John Currin vient de se vendre 5,5 millions de dollars (Sotheby’s New York) on peut se poser la question. Currin est tout à fait un produit de l’époque : il n’ouvre aucun chemin neuf, ne pose aucune question initiatrice. Il tient juste fermement une attitude : celle de l’ironie kitsch sur l’histoire des images (ici Cranach ou/et Hans Baldung Grien et/ou l’école de Fontainebleau) Voici donc un nouvel égarement de la crise : le remake lêché beaucoup plus cher que l’original.
Lundi
Afin d’avoir une idée de la présence de la France dans le marché de l’art on doit remarquer qu’il y avait 5 galeries françaises sur les 250 présentes à Art Basel Miami Beach. Soit 2%, nous approchons de l’homéopathie.
Mardi
Nous sommes en décembre, Cassiopée trône en gloire dans le ciel côté nord. La constellation est un M quand je suis malabar et un W quand je suis wapiti.
Mercredi
Au Frioul, sur une île dans la baie de Marseille, je marche, sur un chemin qui pourrait être en Grèce, jusqu’à l’hôpital Caroline qui est l’ancien lazaret où l’on confinait jadis les marins en quarantaine.
Dans un des bâtiments réhabilités je me trouve tout à coup confronté à cette image d’Olivier Rebufa : ” Mam Cheval ” 2007. 150 x150 cm. Une des nombreuses traces des aventures de cet artiste en Afrique, quelque chose qui me trouble et me rappelle les sortilèges de la brousse. Une photo avec une multiplicité de charges dans le visible et l’invisible.(Voir ici )
Vendredi
Une amie, familière du golfe Arabo-Persique, me raconte les aventures de l’art chez les princes du pétrole.
Il y a une vraie bataille de prestige entre toutes les familles régnantes : les sept villes-émirats qui forment les Emirats Arabes Unis plus Qatar et Bahreïn. Comme je suis un peu perdu dans cette géographie elle me fait un croquis sur mon carnet :
Le mois dernier elle était à l’inauguration du nouveau musée d’art islamique à Doha (Qatar). Ce fut une énorme fête avec une kyrielle de stars et un feu d’artifice auprès duquel celui de Pékin, l’été dernier, ressemblait au 14 juillet de Lamalou les Bains. Tout ça pour un musée, construit par Peï et décoré par Wilmotte, qui contient 700 merveilles récoltées par la famille Al-Thani dont la tapisserie de soie de l’Alhambra de Grenade, des miniatures persanes, des bijoux chinois et le grand pendentif de jade de l’empereur moghol Shah Kahnan. Avec en prime l’histoire du cousin flamboyant, Saud al-Thani, qui a été arrêté en 2005 sur l’accusation de détournement de fonds publics. Il s’agit de l’homme qui a fait rêver tous les commissaires priseurs de la planète, sans doute un des plus grands collectionneurs du monde et celui qui semble avoir acquis beaucoup des pièces de ce musée. Le soir de l’inauguration à Doha on chuchotait que le cousin avait été pardonné. Selon mon amie on chuchote beaucoup dans le golfe et le goût du secret y est cultivé comme un art de vivre. Impossible par exemple de savoir combien a réellement coûté le musée. Secret de famille. Les émirs et les scheiks se battent par architectes interposés. Face à Peï et Wilmotte pour Doha il y a Franck Gerry, Tadao Ando, Zaha Hadid et Jean Nouvel pour Abou Dhabi, respectivement pour un nouveau Guggenheim, un musée maritime, un complexe de cinémas et l’antenne du Louvre. Le tout en 2013. Tout ça pour essayer de rattraper Dubaï et ses gigantesques réalisations immobilières dont le fameux, et magnifique, hôtel Burj Al Arab.
Abou Dhabi a même lancé le projet de Madinat Masdar, la première ville entièrement écolo de la planète. Comme les princes italiens de la Renaissance, ceux du golfe se battent pour avoir la suprématie culturelle. Depuis 1993 Sharjah organise une biennale internationale d’art contemporain tandis qu’à Dubaï il s’agit d’une foire internationale d’art contemporain et à Abou Dhabi c’est Art Paris-Abou Dhabi .
La crise ? Quelle crise ?
