Tombe, escalier et balcon
Dimanche, octobre 25th, 2009Semaine 43/ octobre 2009
Samedi
On ne devrait jamais aller dans les salles de ventes quand on y disperse les trésors des gens qu’on a aimé. Mes amis Gisèle et Jean Boissieu, couple hautement aimable et civilisé, au mois de juin et à quelques jours d’intervalle, ont rejoint les territoires de rêves des ancêtres. Je voulais revoir et saluer des oeuvres vues chez eux. Je n’étais pas le seul. J’ai repéré de vieux amis du couple, quelques amateurs, cinq ou six psychanalystes, autant de marchands, une conservatrice de musée, plus ceux qui jouent aux flambeurs, plus les inévitables dames cachées sous leur chapeau et derrière leurs lunettes noires… Plus ma mauvaise humeur des prix, presque tous dérisoires. Plus mon spleen de voir, en vrac et orphelines, des oeuvres qui étaient placées en vue et en lien affectif. J’ai vu, tout nus, les trois Mario Prassinos ” Cyprès à Spetsaï ” qui étaient encadrés dans le bois d’une porte et ont accompagné des rires et des discussions sur le tragique poignant de Koltès, la force du vide présent de Barnett Newman ou le priapisme de Picasso… C’était l’affligeante occasion de se souvenir que nous ne sommes que les gardiens temporaires des oeuvres et non leurs propriétaires, qu’elles circulent des uns aux autres selon des lois étranges et souvent imparfaitement extravagantes.
Dimanche
Dans l’atelier de Jean-Jacques Surian je m’assieds, seul, face à cet “Escalier des illusions” qui est grand comme un roman de Garcia Marquez. Jean-Jacques est un maître des escaliers. Ici celui du Palais des Arts qui abritait l’Ecole des Beaux-Arts quand Surian y était élève. J’en déduis que c’est une peinture autobiographique. Sur le balcon, en haut, je vois une brochette de légumes de pouvoir : évêque (Pape ?) militaires, juges, macs… Et leurs accessoires : hermines, médailles, pendus, putes, nounours. La pluie de fleurs qui tombe de cette hauteur conséquente vient former un kitsch médaillon sulpicien à la gloire du porteur de pinceau, héros de l’académie et figure du salon. Surian est le seul peintre que je connaisse capable de produire, dans le même espace, de la peinture qui ricane et se moque d’elle-même, plus du grotesque mêlé au sublime. Mais foin de Vénus à droite et de la flagellation à gauche, peu importe l’avion sous la lune, je suis fasciné par la jeune femme en bas noirs qui monte l’escalier, sans doute parce que je suis persuadé d’avoir connu sa soeur jumelle.
Jean-Jacques Surian. L’escalier des illusions. 200 x 200 cm. Techniques mixtes sur toile. 2008
Lundi
Dans un article assez drôle publié par The Independant on apprend que Pierre Cardin, qui possède le château de Lacoste (Vaucluse), a des problèmes avec les habitants du village et que ceux-ci ne sont peut-être pas loin de brûler le château comme leurs ancêtres l’ont fait en 1789, quand la bâtisse appartenait à la famille du Marquis de Sade. Le couturier a déclaré qu’il veut faire du petit village un “Saint-Tropez de la culture” ce qui ne semble pas beaucoup plaire à l’ADHL (Association pour le développement harmonieux de Lacoste) qui a réussi à faire annuler le permis de reconstruire d’un théâtre en plein air et fait remarquer que Pierre Cardin, ayant acheté une quarantaine d’habitations dans le village, semble vouloir mettre la main sur l’immobilier local.
Mardi
Yazid Oulab est un artiste fin et subtil. Ce qu’il donne à voir à travers dessins, sculptures ou vidéos est toujours dans les prolongements de la vision, dans un affinement, un agrandissement de la perception. Son ” Balcon pour le rêve ” (Expo …Le lien, Galerie du Passage de l’art) est une réponse à une question politique : en quelle réalité peut se transformer la réalité ? Cet échafaudage est fait de corde, moins de pendu que de bâtisseur, rigidifiée dans la résine pour lui enlever sa souplesse et lui donner une autre capacité de lien dans la géométrie. Cette construction en devient porteuse d’un point de vue -un balcon- qui ouvre sur une double mémoire : celle de l’ouvrier au travail et la très ancienne culture symbolique de la géométrie. Les entrelacs du garde-fou portent en effet le miroir du moucharabieh où l’octogone revient à intervalle régulier pour rappeler sa fonction d’intermédiaire et de passage entre le carré (la terre) et le cercle (le ciel). Le lien.
Yazid Oulab. Un balcon pour le rêve. 2009
Mercredi
Aujourd’hui, dans les matins de France Culture, Régis Debray dit que philosopher c’est dialoguer avec des objets muets. Comme c’est un état et une situation où j’ai souvent conscience d’être face à l’art, je me réjouis, infantilement et monsieurjourdainement, de philosopher sans le savoir.
Jeudi
Nous sommes en octobre, le mycologue chasse le champignon. S’il est avisé il tient compte aussi de la géographie : un panier de lépistes à odeur d’iris (Lépista Irina) peut le régaler dans l’est de la France et le purger assez violemment en région parisienne.
Vendredi
Ce poème visuel de Jean-François Bory ( Galerie Jean-François Meyer) est à la fois un calligramme et un haïku. Parfaite économie de moyens projetant les sens dessus dessous en spectre de résonances multiples. Me donne beaucoup plus envie d’aller à Nara que toutes les pubs touristico-marchandes vantant l’ancienne capitale impériale japonaise.
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