Archive for novembre, 2009

Sourcil, sorcières et amants.

Dimanche, novembre 29th, 2009

Semaine 48/ novembre 2009

Samedi
Un des grands charmes de l’art est de jardiner patiemment dans l’ambigu. Bel exemple avec cette exposition d’Anne James Chaton, qui, derrière son patronyme mi-Woolf mi-Carroll, est un performeur et poète sonore mais aussi musicien (en particulier avec The Ex) et plasticien. Son exposition ( Galerie Porte Avion) dont le titre est “ +/-8h ” appelle le haussement de sourcil gauche. En la parcourant, le sourcil y rencontre des propositions réjouissantes. Un tapis qui reproduit, grand format, la note d’une librairie berlinoise où l’on a acheté - 17 euros- la Critique de la raison pure d’Emmanuel Kant. Un mur entier de cadres pour ado japonaises qui exhibent une collection de tikets/reçus/notes, japonais eux aussi. Un kaléidoscope pour ogre. De grands portraits (l’architecte, la productrice, l’attaché culturel) fait de tous les papiers qui encombrent en permanence ceux qui en ont. On a alors l’impression intéressante et transgressive de pouvoir faire les poches et fouiller dans les affaires de tous ces gens. Il y a aussi une série de “Consignes” (ci-dessous) qui découvrent avec pertinence le sens caché de la signalétique urbaine japonaise.

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Dimanche
L’hiver arrive : la marmotte trotte avec du foin dans la gueule pour le confort de son terrier d’hibernation, les vipères s’enterrent en groupe, le hérisson entre en hibernation au fond de son gîte chaud et sec, le jeune renard de l’année se terre dans les fourrés denses. S’il survit à son premier hiver, s’étant trouvé un territoire, il pourra s’accoupler au printemps.

Lundi
Après avoir vu ses trois sorcières de Macbeth (ci-dessous) au musée Cantini, je pêche ce mot désabusé de Johan Heinrich Füssli dans ses “Aphorismes, principalement relatifs aux beaux-arts” (Editions Ombres. 1996) : “L’art, dans une race religieuse, produit des reliques; dans une race guerrière, des trophées; et dans une race marchande, des articles de commerce.

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Johan Heinrich Füssli (1741-1825). Three witches.

Mardi
Dans un entretien publié aujourd’hui par Le Figaro Marjane Satrapi, l’auteur de Persépolis déclare : ” L’accès à la culture doit être populaire, mais l’idée que l’art est démocratique, que tout individu est là pour faire de l’art est fausse parce que l’art est par définition quelque chose de très élitiste.”

Mercredi
Je me trouve immergé dans le noir d’une installation de Silvia Maglioni et Graeme Thomson qui occupe tout l’espace de la Compagnie, “Inarchivé” est son titre. Des projections sur écrans grands, moyens et petits, au sol une mer de bandes vidéos et quelques mares ici et là… Je m’installe sur un coussin, écoute la voix d’une femme racontant Deleuze et l’évolution de l’université… Je pioche un livre dans une bassine : Musil : “L’homme sans qualités” Et je lis : ” Car l’habitant d’un pays a toujours au moins neuf caractères : un caractère professionnel, un caractère de classe, un caractère sexuel, un caractère national, un caractère politique, un caractère géographique, un caractère conscient, un inconscient, et peut être même encore, un caractère privé ; il les réunit dans sa personne, mais s’en trouve dissocié, et n’est plus finalement qu’un petit vallon creusé par cette multitude de cours d’eau, vallon dans lequel ils viennent s’écouler pour en ressortir ensuite et remplir d’autres vallons avec d’autres ruisselets.” … Je regarde trois petits écrans où l’image de Deleuze circule dans une sorte d’effacement… Sur un grand écran un petit groupe d’étudiants, autour d’un modeste feu, parlent de la parole dans les universités… Cette installation, selon ses auteurs, est le premier plateau de leur film Facs of life, réalisé avec les ex-étudiants de Gilles Deleuze. Il me semble qu’il s’agit d’un essai, d’une tentative d’établir une matérialisation/dérive de multiples carrefours de mémoire. Cohérent de concept mais faiblard plastiquement. En gros ce qu’on reproche à l’art français vu de l’étranger. Le paradoxe c’est que Maglioni et Thomson ne le sont pas vraiment.
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 Silvia Maglioni, Graeme Thomson. Facs and facts. 2009

Jeudi
John Richardson, l’homme qui, en racontant Picasso, a écrit peut être la plus belle biographie d’artiste s’apprête à récidiver au sujet de son ami Francis Bacon. La chose fait grand bruit à Londres depuis que The Guardian a donné quelques extraits de l’article que Richardson va publier dans la prochaine édition du New York Review of Books, mettant en relations l’oeuvre de l’artiste et ses relations tumultueuses avec ses amants.  Sur le sado-masochisme de Francis Bacon, Richardson raconte  une tumultueuse soirée de l’artiste avec Peter Lacy, son compagnon du moment : « En pleine démence alcoolique, Lacy jeta violemment Bacon à travers une baie vitrée. Son visage était tellement blessé que son œil droit a du être remis en place et recousu. Bacon en a adoré Lacy encore plus. Pendant des semaines, il n’a pas pardonné  à Lucian Freud d’avoir protesté contre son tortionnaire. Heureusement, Lacy déménagea à Tanger » . Au sujet de Georges Dyer, l’amant le plus célèbre de Francis Bacon, Richardson dit que l’artiste n’a cessé de le pousser à bout. Dyer, après plusieurs tentatives de suicides, se donnera la mort à Paris en 1971.

Vendredi
Ce soir Julien Blaine dit un poème visuel qu’il a accroché sur les murs de la galerie Jean-François Meyer. Il est accompagné à la clarinette par Emmanuel Loi. Une histoire de a (âne) à z (zèbre) , de gueules et d’écrabouillements, de  face à face et d’effacement. Comme toujours souffle et tonitruance, baroufle et abondance, gouffre et alliance. A la fin j’ai le meilleur des sentiments : celui d’être là.

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