Sourire d’effroi et entaille élégante
Dimanche, janvier 31st, 2010Semaine 4/ janvier 2010
Samedi
Certaines oeuvres se définissent par ce qu’elles ne sont pas. Ce Supercalifragilistikespialidocious de Pablo Marcos Garcia ( Ne lachez rien. La Compagnie) n’est pas dans le chichiteux ni dans le hyalin habituel, ni dans l’objet facilement monnayable (assorti aux rideaux du salon) ni dans l’évanescence du concept. Visage humain format mur/écran. Avec, dans l’oeil, un effroi étrangement chaud et lunaire. De quelle terreur s’agit-il ? Le sourire est ambigu : à la fois carnassier et naïf. La présence de cette peinture tient à son équivoque identité multiple : street art, Mary Poppins, muralistes, chat d’Alice, mosaïque de papier, Tex Avery ? La chorégraphie de la génèse de cette oeuvre est visible ici. (loyauté basique m’oblige à signaler que mon oeil est sans doute entaché de filiation corruptrice : cet artiste est mon neveu )
Pablo Marcos-Garcia. Supercalifragilistikespialidocious. 2010
Dimanche
Nous sommes en janvier, tandis-que la garde-barrière polonaise a des engelures, en montagne, au fond de son terrier qu’elle a prit soin d’obstruer soigneusement, la marmotte hiberne en famille sur un épais tapis d’herbe sèche. Sa fourrure a doublé de volume, elle dort en boule, la tête logée entre les pattes postérieures, sa température est passée de 38 à 8°C et son coeur bat très lentement.
Lundi
Pour les ordinateurs atteints de mélancolie visuelle je recommande les psychotropes légers produits par Mitch Trale. En particulier, et pour les fous de rayures, new-stripes qu’on peut voir en écoutant Charlie Parker jouer Leap Frog.

Mardi
Outre Manche la crise frappe de plein fouet le monde de l’art. Selon The Guardian, l’ICA (Institute of contemporary arts) menace de fermer ses portes. L’ICA qui s’est battu, à Londres depuis 60 ans, pour défendre l’art vivant, est en situation de grand déficit suite à la crise financière. L’institut doit réduire de moitié son budget salaires, faute de quoi il déposera son bilan en mai.
Mercredi
Une peinture de Le Nain vient de rejoindre les collections du Louvre en épilogue d’une jolie histoire. En 1999 Nicolas Leroy, commissaire-priseur à Nancy, procède à l’inventaire d’un manoir de Lunéville. Au grenier il trouve une toile noircie : un vieillard, deux villageois et une servante. La famille propriétaire n’a jamais pensé que cette toile méritait d’être accrochée. Par prudence le commissaire-priseur publie une photo dans la Gazette de l’Hôtel Drouot. Les spécialistes réagissent : certains pensent aux frères Le Nain, pour d’autres il s’agit d’une peinture du XIX ème siècle, d’autres songent à La Tour… En 2000 la toile est mise en vente par le commissaire-priseur avec une attribution vague : “Ecole française du XVII ème” Ouverture des enchères : 100 000 francs. Au terme d’une belle bataille le marchand Charles Bailly l’emporte à 8,2 millions de francs( 1,25 million d’euros). Joli risque mais le marchand du quai Voltaire est connu pour être un oeil pointu, il a déjà reniflé un Vélasquez dans des circonstances analogues. Là, il frappe très fort en découvrant un document, dans l’inventaire posthume des collections de Mazarin de 1661, décrivant cette toile comme étant du défunt Monsieur Le Nain et représentant le reniement de Saint Pierre. Le Louvre décide alors d’interdire l’oeuvre de sortie du territoire. Au terme de négociations diverses (avec prix multiplié par 10) l’assureur Axa a accepté de servir de porteur et finalement la toile a été acquise par le Louvre pour 11,5 millions d’euros. Reste l’éternel problème de l’attribution dans le cas des frères Le Nain qui étaient trois, Antoine, Louis et Mathieu et n’apposaient jamais un prénom sur les toiles. Ici la chronologie indique qu’il s’agit soit d’Antoine, soit de Louis. Le nettoyage de la toile de ses nombreux repeints permettra peut-être d’avancer dans cette énigme.

Le Nain (Antoine ou Louis). Le Reniement de Saint Pierre (avant restauration) 92 x 118cm
Jeudi
En Europe la ville où les artistes se sentent le mieux actuellement semble être Berlin. Bonne ambiance, reconnaissance publique, multiplicité des galeries, fécondité de la critique, cosmopolitisme et loyers modérés semblent être les facteurs de cet engouement. Pieter Hugo, Olafur Eliasson, Robin Rhode, les français Saâdane Afif, prix Marcel-Duchamp 2009, Damien Deroubaix, Piotr Klemensiewicz ou Nicolas Moulin y ont un atelier. Il y avait 348 galeries d’art en 2008 à Berlin, il y en a aujourd’hui 431.
Vendredi
Cette Entaille de Gerlinde Frommherz (Expo Si Didon rêvait là-haut Théo la verrait donc d’ici. Association Château de Servière) pose quelques questions intéressantes. D’abord une question philosophique : qu’est-ce que la réalité ? Ensuite une question politique : en quelle réalité peut-on transformer la réalité ? Ici l’artiste tranche impeccablement dans le mur du cube blanc qui est l’écrin et le porteur habituel de l’art contemporain. Derrière cette entaille on découvre la machinerie bureaucratique qui fait fonctionner l’art, tout comme derrière la blessure, on découvre la chair et le sang. Mais ici point de gore il s’agit d’une blessure élégante. Un peu comme la lucidité dont René Char disait qu’elle est la blessure la plus proche du soleil.

Gerlinde Frommherz. L’entaille. In situ. 2010
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