ECRIT D’EXPO : GEORGES GUYE
Mettre la jambe
Georges Guye est un sculpteur singulier et cette exposition, qui montre le large éventail de son travail, offre aussi l’opportunité de voir qu’il est un artiste qui met la jambe.
Que voit-on ici ?
Des Créatures, un grand volume appelé ” Rolling Stone “, un ” Ruissellement vertical” , deux grandes ” Mers “ et une série de seize ” Corps à corps “. Une telle multiplicité de pratiques et de formes peut dérouter le regardeur. C’est peut-être que l’art n’est pas forcément sur une route. Certains artistes se permettent la liberté de suivre plusieurs voies à la fois. Des pistes, des chemins de traverse ou de halage, des sentiers, des drailles, des allées cavalières, des déviations, des layons, des contre-allées et des rampes sinueuses.
Georges Guye est ce qu’en tauromachie on appelle un artiste largo, c’est-à-dire long. Ce qualificatif –rare- est appliqué aux toreros possédant une maîtrise étendue au plus grand nombre de suertes de l’art du toreo. Suerte est un mot difficile à traduire, signifiant à la fois sort, destin et chance mais aussi chacune des figures et des actions de la tauromachie.
La vieille dame d’Ernest : - Dites donc vous êtes censé écrire sur les sculptures de Georges Guye et pas sur des pratiques barbares qui n’ont rien à faire ici !
- Pardon d’être un barbare. Laissez- moi vous raconter…
- Soit mais parlez- moi d’art s’il vous plaît.
Suerte Maestro ! est aussi la formule traditionnelle que l’on dit aux toreros juste avant leur entrée dans l’arène. Au moment où ils s’efforcent de paraître calmes alors qu’ils ont souvent le crabe violet de la peur dans le ventre.
Aujourd’hui, comme hier et avant-hier, toutes époques incertaines où les artistes (et les toreros) sont le plus souvent les manufacturiers d’un produit formaté et les producteurs d’une marque reconnaissable facilement, il faut courir acheter un chapeau pour saluer les artistes, tel Georges Guye, qui pratiquent : la liberté d’être souvent ailleurs l’art d’échapper aux lassos à définitions mercantiles l’élégance ironique du polymorphe et de l’ubiquiste.
La vieille dame :- Les lassos j’aime bien, ça me rappelle mes vacances au Wyoming
Le premier risque, la corne, est de chercher autre chose : le trouble d’une métamorphose, une autre part, là, sous les yeux : l’énigme silencieuse de l’art. Le deuxième risque est dans l’équation : pas de marque = pas de marché.
En tauromachie on dit que l’artiste doit cargar la suerte, charger le sort, charger la figure, charger l’action.
La vieille dame : - Vous continuez !
- Une seconde j’ai fini
Cargar la suerte, charger la figure, consiste, entre autres, à se placer de face et à mettre la jambe sur la corne contraire.
La vieille dame : - Je ne comprends rien à ce que vous racontez, j’ai vu une corrida et je ne n’ai jamais remarqué cette histoire de jambe qu’on met…
- C’est peut-être qu’il s’agit d’une géométrie discrète, cachée dans des ornements voyants…
- Est-ce que tous les toréadors font ça ?
- Pardon mais on dit toréador uniquement dans Carmen. Non, tous les toreros ne mettent pas la jambe, seuls les meilleurs le font.
Examinons de quelles façons Georges Guye met la jambe dans ses oeuvres.
Créature est un de ses mots favoris pour dire belle femme, détournant ainsi le péjoratif dont usent les bigotes et les chipies jalouses. « Les Créatures » sont donc à la gloire de la moitié du ciel qui s’appelle la femme. “Des femmes, vues dans la rue, deux ou trois secondes, que je reconstruis à partir du souvenir.” Soit. Les sculpteurs sont souvent assez muets sur leur travail. Ne pas compter sur l’artiste pour dire quelque chose du sourire. De ce mystérieux air de famille, des pénates, du lignage, du sororal et des ancêtres que ces créatures transforment en sourire chez moi. Ici Guye met la jambe en inventant ce sourire. Il y a là l’émergence d’une familiarité avec l’obscurité du corps humain.
“Les Mers” sont l’avatar de Georges Guye à une très ancienne recherche des artistes : la matérialisation de l’infini.
Ceux de la Renaissance ont eu une réponse géométrique : le point de fuite de la perspective. Guye choisit la mer qu’il place verticalement ce qui est parfaitement raisonnable. Tous les oiseaux vous le diront : il suffit de prendre un virage sur l’aile. En mettant la jambe ici, Guye pose une double question : quelle est la couleur d’infini, et quelle est la géométrie d’une masse liquide à la surface d’une sphère qui tourne ?
« Rolling Stone » est une grande sculpture érotique. Depuis que je la connais je la surnomme Grande Foufoune Duchampienne. 
Son pertuis géant redouble avec douceur le trouble de celui du grand œuvre posthume de Marcel Duchamp : « Etant donnés : 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage » qui est tout autant une blessure qu’une glabre chatte décentrée. Ici, Guye, en mettant la jambe, appelle la caresse de la main. Ceux qui ne caressent pas “ Rolling Stone “ sont des manchots. Ce volume est aussi un hybride de sein, d’épaule et de genou. Mais foin de manipulations génétiques là-dedans, le tout serait d’une bienveillante géante accueillante. L’exploit est d’arriver à l’érotisme en évitant à la fois les clichés habituels du réalisme –fut-il fantasmé- et ceux du porno –fut-il chic. En prime nous avons aussi la démonstration brillante que la résine polyester stratifiée et pigmentée, matériau qui a donné tant de laideur manufacturière, peut trouver, dans les mains d’un artiste, une tranquille beauté de patine généreuse.
Le “ Ruissellement vertical ” est une cousine un peu collet monté de ” Rolling Stone “. Son chemin des dames zigzague pour se déguiser en rivière domestique. La mascarade cache-t-elle une femme fontaine ?
Les « Corps à corps » sont à la fois des matérialisations de personnages fictifs – ceux des lutteurs d’un roman de Jean Giono : « Deux cavaliers de l’orage » - et la poursuite d’une très ancienne tradition de l’histoire de l’art. Il existe en effet des peintures rupestres de lutteurs qui ont 5000 ans dans les cultures d’Akkad et de Sumer, et, avec le même sujet, des sculptures égyptiennes de 4400 ans et des bas-reliefs grecs qui ont 2500 ans.
Le personnage principal du livre de Giono, Marceau Jason, homme du haut pays, découvre sa force le jour où il tue, d’un coup de poing, un cheval fou emballé qui semait la mort dans la foule d’une foire paysanne.
À la suite de cet exploit il est défié par plusieurs lutteurs fameux : Clef-des-Coeurs, le Flamboyant, Bel-Amour et le Mignon, qu’il vainc tous successivement. L’histoire s’achève dans le drame après le défi que lui lance Ange, son jeune frère adoré.
De ces figures de lutteurs que Guye traite avec des procédés cinématographiques, plan rapproché, plan américain, plan d’ensemble, se dégagent quelques ambiguïtés : certains étouffements ressemblent à des étreintes, tel défi nez à nez s’apparente à une approche amoureuse et certaines prises à des pas de tango. La lutte est le plus vieux sport universel et aux jeux olympiques c’est la seule discipline qui obéit aux mêmes règles qu’il y a 2600 ans, mais ce qui apparaît là est d’un autre ordre : c’est le combat des mâles pour déterminer le dominant. Dans cette immobilité silencieuse et dans ces bouches ouvertes il y a le brame du cerf à l’automne et le musth de l’éléphant de savane.
Oui les hommes sont aussi des animaux. Dans le livre de Giono, Ariane, la mère de Marceau Jason, dit : « Toujours s’imaginer d’être plus fort les uns que les autres ! Vouloir toujours commander les uns sur les autres ! Comme des boucs. Celui qui a mis deux hommes sur la terre s’est trompé. À tout moment il y en a un qui trouve que les autres sont de trop. »1
Là où Georges Guye met la jambe c’est dans la grande subtilité qui consiste à donner à voir des figures qui ne sont ni anonymes, ni personnalisées. Dans un chancelant d’effroi silencieux, un sidérant réitéré, dans cette distance juste où la neutralité du plâtre renvoie tout le monde dans un ailleurs ici présent. Une autre part, un indicible, où l’on croit percevoir le poids de certaines charges mythiques du sort humain.
Jean-Louis Marcos
1 Jean Giono. Deux cavaliers de l’orage. p.70. Gallimard. 1965
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Georges GUYE. Sculptures. Jusqu’au 30/01/2009 à 200 RD 10 -Les Lamberts- 13126 Vauvenargues (tel : 0491919187)