ECRIT D’EXPO : GERARD FABRE
Ironie dans l’espace
Que voit-on ici ? Cinq volumes, dix-huit petites peintures et une grande. L’ensemble de l’exposition s’intitule : « On n’peut pas toujours être drôle », les peintures s’appellent toutes « Caramba, encore raté ! » numérotées de 1 à 20. Il y a donc une peinture absente : sans doute en vacances. (Après enquête approfondie l’absente –plus petite que les autres mais pas du tout trisomique- a été retrouvée au chaud dans le bureau de Jean-Pierre Alis)
Alors ces peintures, toutes dans le couloir du fond de la galerie Athanor, ont-elles été faites avant ou après les grands volumes ? À vrai dire on s’en fout et il est presque indécent de se poser la question : c’est l’intimité de l’artiste. Ce qui compte seul c’est qu’il les donne à voir en même temps et en même lieu. Avec leurs familiarités, leurs liens, du petit au grand, du grand au petit, leur génétique partagée de couleurs et de volumes, du dimensionnel bi au tri, du tri au bi. De l’objet à prendre dans ses mains, avec protection pour la petite chose, à l’objet qui vous prend dans son aire avec dérangements et glissements de vos sens.
Gérard Fabre est un peintre qui peint dans l’espace. Des espaces de valeurs plastiques, des vides de voisinages, des trous et des bosses, couleurs et volumes. Des objets, dans un monde déjà envahi d’objets, qui affirment leur place avec des caractères qui ne sont jamais ceux des objets : de l’insolence, de la goguenardise, des questions pertinentes sur ici et maintenant, sur le voir-à-travers, de l’informe de grotte et du sublime de géométrie copulant ensemble avec amour et ricanements.
Calmons-nous. Il y a un mot pour tout cela : ironie. Il suffit d’examiner s’il convient et, faute de suffire, s’il permet de s’avancer un peu dans ce mystère.
Photo J.C. Lett
Donc ces objets disent leur ironie derrière leurs éclatantes couleurs et leurs volumes imposants. Un peu comme si ce fort impact visuel se tenait juste entre deux tribulations : celle du grotesque et celle du sublime. De ces tourments effleurés, ces objets tirent une étrange souveraineté : souvent ils la chuchotent, parfois ils la proclament. En particulier dans leurs façons de faux cousinage avec les objets de design. Mais il s’agit d’une blague, d’un masque. Le design est toujours étroitement lié au monde de la production, à la manufacture. Ici il s’agit d’objets célibataires et uniques, acceptant de se retrouver dans un groupe, pour une petite orgie métaphysique plausible, acceptant de se transformer éventuellement ; mais en aucun cas d’être clonés, d’être formatés pour le marché et d’envahir comme des métastases l’espace quotidien déjà saturé.
Dans la belle monographie que le 19, Centre Régional d’art contemporain de Montbéliard, a consacrée à Gérard Fabre en 2004, François Bazzoli parle d’une Oeuvre nonchalante. Oui, mais d’une nonchalance scrupuleuse. En voici la preuve photographique : le lendemain du vernissage Gérard Fabre est revenu dans la galerie, le pinceau à la main, pour retoucher la série des petites peintures.
Quatre des cinq sculptures s’appellent “Babarevich“-quelque chose puisqu’elles sont les fruits des amours primesautières de Malévich et de Babar. Il y a ici à la fois la mémoire des aînés, ridicules et glorieux comme toujours, qui disaient par exemple : « J’ai délié les noeuds de la sagesse et libéré la conscience des couleurs » (Malevich) et celle de Babar, roi d’un pays qu’il invente en y mêlant les charmes de la ville et ceux de la jungle.
Bon, cette exposition de Gérard Fabre est de l’ironie dans l’espace.
Dans le lieu subtil de l’ironie socratique : interroger en feignant l’ignorance, dans cette incessante mobilité de la conscience, aux antipodes du dogmatisme, dans une des ouvertures majeures de la liberté de percevoir.
La modestie des matériaux : plâtre, papier mâché, peinture industrielle, relève aussi de l’ironie. Comme les vieux vêtements troués et sales de Socrate allaient de pair avec sa brillante dialectique. Notons ici, pour mémoire : on suppose que Sophronisque, le père de Socrate, était sculpteur.
Gérard Fabre. De g. à d. : Chichi framboise, Babarevich capucinecasto, Babarevich rosebrillantcasto, Babarevich détail bleu et Babarevich chartreuse. 2008-2009. Photo J.C. Lett
Sur l’ironie consultons le maître : « L’ironie c’est l’inquiétude et la vie inconfortable. Elle nous présente le miroir concave où nous rougissons de nous voir déformés, grimaçants, elle nous apprend à ne pas nous adorer nous-mêmes et fait que notre imagination conserve tous ses droits sur ses progénitures indociles. » Écrivait Jankélévitch (”L’ironie”. Flammarion. 1964.)
L’ironie de Gérard Fabre pratique le contre-oeil comme d’autres le contre-pied, toutes choses qui demandent souplesse, agilité et inspiration.
Alors l’objet correspond à l’esprit et, oui, il s’agit bel et bien d’un irréel réalisé.
Jean-Louis Marcos.
Gérard Fabre. “On n’peut pas toujours être drôle”. Galerie Athanor,5 rue de la Taulière. 13001 Marseille (04 91 33 83 46) Jusqu’au 14 février 2009